Un enfant est un individu différent de sa mère et de son père ; mais il les contient tous les deux. Ces trois êtres sont nés simultanément : avant la naissance de l’enfant, il n’y avait ni père ni mère. Le masculin et le féminin  -yang et yin –  ne peuvent commencer sans s’être liés, cette liaison comprenant un aspect négatif et un aspect positif. C’est le mystère de la trinité. L’un donne le deux ; mais le deux n’est pas le deux. Il est la fonction dynamique et ternaire de la trinité.

TROIS ORIGINES

Le Sangen est le triangle éternel. Appelé « Trois Origines, » il est le travail ternaire d’Un Esprit Quatre Ames et Huit Pouvoirs. Dans le bouddhisme ésotérique, le sangen représente les trois mystères. « Les trois mystères correspondent à l’essence, aux attributs et aux fonctions du Grand Soleil Bouddha, le Dharmakaya Mahavairocana. Ces trois mystères, le monde de la parole – les sons – le monde visuel – les lettres – et la réalité – le kototama – se mettent en œuvre par la méditation. Evoqués sous le nom de « Dharmakaya Bouddha, » ils sont si profonds et subtils que même les Boddhisattvas ne peuvent les voir. Ils sont semblables, différents, identiques (asame trisame samaye.)

Le sangen est le mystère du hifumi : esprit, mental et corps en une seule et inséparable réalité. « Hi » est l’inspiration du kokyu ; « fu » ou « hu » l’expiration. En inspirant, nous remplissons notre corps de ki. Cet acte est yin et nous relie au souffle de la terre, au physique et à la force de séparation. L’expiration distribue le ki dans le corps. Elle est yang, souffle du ciel, spiritualité et pouvoir d’unification. Les pratiques spirituelles et les arts martiaux insistent sur l’expiration. Lorsque nous sommes attaqués, nous devons expirer, nous vider, pour nous unifier avec le ki du partenaire et le contrôler. Le souffle suit le mental et avec chaque souffle nous devrions nous unir à l’environnement. Le bouddhisme utilise l’expression « ichi nen jo butsu » : « Une seule pensée suffit à mettre tout l’univers en mouvement et à provoquer la naissance d’un bouddha. »

Le sangen s’exprime physiquement par le feu, l’eau et le sol. Pour pousser, les plantes ont besoin de lumière, d’eau et d’un sol fertile. De même, les mots et les pensées déterminent la qualité spirituelle, la nourriture sustente le corps et l’activité quotidienne entraîne le mental, nous offre l’expérience de la joie vitale et nous apprend à nous concentrer et à rechercher intuitivement le monde invisible du ki. Le tableau donne la liste de quelques-unes de ces relations.

Le Shinto, appelle les Trois Origines « iku musubi, » l’esprit de vie, « tarumusubi, » l’esprit de plénitude et « tamatsume musubi, » l’esprit de réalisation. Un symbole Shinto traditionnel (symbole de l’âme humaine) décrit l’âme humaine comme les trois origines, représentées ici par les trois magatama (âmes) à l’intérieur d’un cercle (l’esprit).

Le Dai Nippon Shin Ten, un très ancien traité du Kojiki, décrit plus simplement le sangen comme l’essence du monde animal, végétal et minéral.  Le symbole d’iku musubi, le monde animal, est le feu, qui représente la naissance perpétuelle de l’énergie de vie et de la conscience. Iku musul gouverne le système nerveux. Il correspond à la colonne vertébrale – l’épée du corps – et au discernement intuitif. Taru musubi, l’essence du monde végétal, est représenté par l’eau. Sa nature est la souplesse – celle qui cherche le chemin de moindre résistance et ne s’arrête qu’à l’endroit le plus bas. Taru musubi représente la matérialisation et le changement. Il se manifeste dans le corps par le système circulatoire, le sang et les organes internes II crée le mouvement relatif ou les transformations réciproques, fonctions de l’énergie créatrice. Tamatsume musubi, l’essence du monde minéral – et également du sol – correspond au système digestif. Le sol est la base, c’est l’existence physique ; les minéraux contrôlent et régulent la fonction du corps et du cerveau. Sans le monde minéral, il n’y aurait pas de vie végétale ou animale. Sans les minéraux du sang, le système nerveux ne pourrait pas fonctionner. Ces minéraux maintiennent notre force, notre santé, et permettent le juste discernement. On dit que, comme l’aiguille d’une boussole indique le nord, le fer de notre sang nous permet de nous tenir debout et de trouver notre direction dans la vie.

L’enseignement impérial du Kannagara no Michi, qu’étudient les empereurs Japonais, explique le sangen dans les termes des Huit Pouvoirs. Ces pouvoirs (ou sons-pères) sont des tendances au mouvement ; ils ne se manifestent que lorsqu’ils sont combinés à l’énergie de vie de la dimension des voyelles (les sons-mères). L’étude classique du kototama (kototama gaku) exprime ces pouvoirs par la dimension I, leur essence cachée. On les appelle alors « inochi, » pouvoir moteur de la vie. Les Huit Pouvoirs se manifestent par le discernement humain ; et donc sont la source des qualités visibles et invisibles de la réalité humaine. Ils sont la base des religions, des philosophies et des premiers gouvernements du monde. En se manifestant à travers Un Esprit, Quatre Ames, les propriétés des Huit Pouvoirs créent le caractère des Trois Origines : iku musubi, taru musubi, et tamatsume musu-bi. L’ancienne secte Shinto nommée Sanin (Yamakage) explique : Kushitama et sakitama sont appelés iku musubi ; le pouvoir de taru musubi est en aratama et nigitama. Tamatsume musubi est une combinaison du fonctionnement de toutes les âmes ensemble ».

Iku musubi, l’Esprit de la Vie et de la Naissance.

L’enseignement impérial mentionné ci-dessus explique que la pratique traverse trois étapes, au cours desquelles l’être expérimente d’abord iku musubi, puis taru musubi et enfin tamatsume musubi.

Par la pratique nous tentons de nous élever au-dessus des dictats du destin et de prendre en charge notre propre vie. Comme nous ne connaissons pas notre vraie nature, notre jugement est voilé et notre pratique affronte de constantes contradictions. Ceci est la manifestation de Uhjini no Kami – Ti – et de Suhiji no Kami – Yi – le premier mouvement des Huit Pouvoirs. La déité Uhjini crée l’opposition et la difficulté ; Suhijini est à l’origine de la stabilité qui tempère ces difficultés.

La discipline spirituelle met en lumière les difficultés inhérentes à la contradiction et à l’opposition. L’élève peut ainsi atteindre une conscience supérieure. Exactement comme les malaises physiques sont une manifestation des efforts du corps, qui tente de conserver sa santé, sans l’opposition constante du ciel et de la terre, notre planète abandonnerait son orbite ; elle s’échapperait dans l’espace, ou plongerait dans le soleil. De même, l’humain ne pourrait progresser sans la contradiction et l’opposition des  pouvoirs.

Les habitudes physiques et mentales doivent être détruites pour ensuite être reconstruites selon les principes de la nature. Au cours de ce processus, la difficulté est notre meilleure amie. Sans elle, les hommes et les femmes ne pourraient jamais découvrir le sens profond de la vie. Le défi qu’elle représente demande d’être à la fois fort et détendu, centré et totalement conscient de soi-même mais débarrassé de toute vanité ou de tout orgueil.

Les contradictions sont le produit d’une lutte intérieure, qui doit être adoucie et ceci quel qu’en soit le prix. Seuls ceux qui sont à la fois humbles et courageux accompliront la voie. Georges Ohsawa exprimait ceci « La voie – Do – est comparable à la fournaise qui purifie l’or et l’argent en consumant les résidus inutiles. Il existe une sélection physiologique rigoureuse, qui élimine ceux qui n’ont pas les qualités qui leur permettraient de devenir des maîtres. »

Citons encore le Kannagara no Michi :

« Iku musubi naît de la rencontre du pouvoir du contraste et de la force créatrice de la vie et des formes. Quelles que soient les difficultés, nous devons engager de plus grands efforts et surmonter tous les obstacles. Mais, même lorsque nous essayons de garder un sentiment de grandeur et de magnanimité, nos cœurs et nos esprits deviennent petits. Tenter de dépasser le chaos et l’inquiétude nous en rend parfois plus prisonniers que jamais. Plus nous essayons de faire bien, plus, souvent, notre vie devient difficile. Nous rencontrons Tsunugui no Kami (Ki) et Ikugui no Kami (Mi) ».

Tsunugui crée la forme et Ikugui la remplit d’énergie de vie. Ces déités nous aident à développer notre courage et notre vigueur spirituelle, notre humilité et notre compassion. L’interaction des quatre déités (Ti, Yi, Ki, Mi) crée le contenu d’iku musubi, la première des Trois Origines.

 Taru Musubi, Esprit de la Plénitude et du Changement.

Revenons encore au Kannagara no Michi :

Poursuivant notre effort, nous commençons à sentir notre constitution spirituelle. Elle se manifeste comme un pouvoir intérieur, par une sensation de plénitude et d’abondance. Notre connaissance et nos capacités grandissent par sauts et par bonds, comme si la grandeur à atteindre n’avait aucune limite. Nos sensations deviennent vastes et ouvertes ; nous commençons à sentir que notre foyer est l’univers lui-même. Ceci est le travail d’Ohotonoji no Kami (Si) et d’Ohotonobe no Kami (Ri).

L’un se construit donc sur l’autre. Ohotonoji produit la conscience humaine, et Ohotonobe rend cette conscience active. Mais :

La connaissance et la prospérité ne sont jamais suffisantes pour construire un bonheur réel… Nos cœurs doivent être remplis de gratitude, de paix et de noblesse. En avançant toujours plus loin, nous commençons à manifester l’énergie spirituelle d’Omataru no Kami – Hi – et d’Ayakashikone no Kami – Ni. La splendide lumière de la sagesse et la perception directe commencent à briller en nous ; nous sommes stupéfaits de notre propre bonheur. Omotau donne le pouvoir spirituel et Ayakashikone lui donne corps, dans le sens de la noblesse. Lorsque vous êtes remplis de confiance et que utilisez cette sensation pour développer pouvoir spirituel, vertu, humilité et compassion, c’est le développement de taru musubi, la seconde des Trois Origines.

Tamatsume Musubi, Esprit de Plénitude et de Stabilité.

En Tamatsume musubi, l’étape finale de la pratique, nous permet d’atteindre l’essence de l’esprit humain, Izanagi No Kami (I) et Izanami no Kami (Wi) les ancêtres spirituels de l’humanité. Izanagi signifie s’unir avec la grande vitalité et la grande joie. Izanagi et Izanami sont l’origine-même de la sagesse et de l’amour. Le ciel et la terre s’unissent grâce à l’union de leurs ki. On les appelle donc tamatsume musubi, pouvoir de création. Lorsque l’amour et la sagesse divins du ciel imprègnent nos sensations, les désirs de l’ego s’évanouissent comme la rosée du matin sous le soleil. Les qualités innées de l’être humain ne sont rien d’autre que bonté et vertu ; ces qualités sont notre constitution-même, notre véritable substance, l’arrière-plan invisible de l’étape que représente le drame de la vie. La source de cette lumière spirituelle n’est jamais souillée.

La pratique classe les nuages de l’illusion et de la négativité et révèle notre vraie nature. Il n’y a pas de fin dans ce processus. Selon les mots de Jésus : « Pourquoi dites-vous que je suis bon ? Il n’y a rien de bon en dehors de Dieu.  » Nous sommes la perfection imparfaite, le sphinx, à mi-chemin entre animal et dieu. La perfection n’est pas un état à atteindre : elle doit être trouvée dans la transformation constante.

Tamatsume musubi est la plénitude du sangen. Selon les mots d’O-sensei :

« C’est le travail de Tamatsume musubi qui crée l’essence mystérieuse de l’univers. Un Esprit, Quatre Ames, Trois Origines et Huit Pouvoirs, en fonctionnant en unité, établissent un centre vertical et commencent à tourner autour. Ce mouvement crée le modèle spirituel (Hinagata) de la création du monde manifesté. « 

Le Bouddhisme Japonais appelle « taizo butsu » le corps causal de tamatsume. Traduit en français, il s’agit du pouvoir qui crée à la fois le corps et l’esprit. En termes Shinto, la forme extérieure est créée par l’aratama, tandis que les organes intérieurs et le pouvoir du ki viennent de nigitama. Le pouvoir d’expansion du sakitama crée la plénitude et la matérialisation ; celles-ci sont rassemblées et mises en activité par le kushitama. Grâce à la pratique, le pouvoir de la volonté (kushitama) devient immuable et se manifeste en tant que hara. Nous sommes en paix avec nous-mêmes et manifestons naturellement chaleur et compassion envers autrui.

Tamatsume musubi est la plénitude de l’esprit humain, le chemin aux huit sentiers – Hi, Ti, Si, Ki, Mi, Ri, Yi, Ni – de la destinée humaine. Il est le michi, le kototama qui révèle sa vraie signification, la connaissance divine.

LES HUIT POUVOIRS

Le Shinto donne de nombreux exemples de la progression sur les huit chemins du michi. Les mythes disent que l’interprétation suivante – (voir image huit pouvoirs d’Amaterasu oh mi kami) – a été transmise par Amaterasu Oh Mi Kami, la vingt-deuxième souveraine de l’ancienne lignée solaire, que le Japon vénère aujourd’hui comme sa Déesse du Soleil.

Ce document montre les Huit Pouvoirs comme une progression linéaire qui commence avec le kototama du Ki. Le ki est là pour nous permettre de chercher ; il brise la sombre prison de l’ignorance et nous pousse à apprendre tout ce qu’il est possible de connaître du sens de la vie. Sur le chemin de la connaissance et de la vérité, il ne laisse passer aucune pierre sans la retourner.

La seconde étape consiste à affiner cette connaissance (Mi) et à essayer de saisir le principe qui sous-tend les lois de la nature. Ce qui nécessite de pénétrer à l’intérieur de soi-même et de devenir intime à soi-même. Le résultat de cette recherche peut être une perspicacité et une intuition spirituelles. Si nous voyons clairement, l’esprit devient une expression de mako-ko – sincérité et foi (Si). Si l’esprit vrai est rétabli, les décisions sont spontanées, découlant de la compassion et de la perspicacité. Alors l’élève devient humble face à la nature infinie de michi, la voie. C’est l’intention vraie (Ni) qui conduit l’élève à rechercher une pratique spirituelle (Ti) pour aller plus en profondeur. Par la pratique, nous pouvons manifester la sagesse. Dans ce cas, la sagesse ne reste plus conceptuelle et nous sommes alors capables de manifester à la fois le pouvoir et la conviction qui permettent de créer un environnement harmonieux et unifié (Hi). L’extension de ce pouvoir à une plus grande échelle mène – selon des anciens textes – à la capacité de mettre le pays sous contrôle par un gouvernement convenable fondé sur un principe spirituel (Ri). Alors cette influence s’étend au monde entier, il devient un monde de paix (Yi). Sur le plan cosmologique l’octuple chemin de michi s’exprime comme les phases de création. L’esprit pur (Hi) rencontre le pouvoir de contraste (Ti), se polarise en force centrifuge et centripète. Cette trinité (l’infini et la force yin-yang) se manifeste en une énergie ou une vibration spirituelle (Si), qui lorsqu’elle est condensée par la force centripète, crée le monde des particules pré-atomiques (Ki) et les éléments naturels (Mi). Les éléments deviennent de la nourriture pour le règne végétal, et le monde flexible des formes spirales (Ri) est né. Le potentiel de la vie évolue, en interdépendance entre le monde animal et végétal ; alors s’élève la volonté-vie, atteint vers le haut (Yi) cherchant de plus hautes formes d’expression. Enfin, nous, êtres humains (Ni), apparaissons.

Cette progression peut également être appliquée à l’évolution de la conscience. La première étape du discernement est la réponse mécanique et immédiate (Hi), il n’y a ni conscience de soi ni conscience d’autrui ; ce type de discernement vient du système nerveux « autonome. » La seconde étape est la réponse des sens – la réponse à la polarité (Ti). A ce stade, il existe une très courte période de temps entre le stimulus et la réponse. Vient alors la sensibilité émotionnelle, (Si) accompagnée d’une augmentation du temps de réponse ; celle-ci n’étant plus seulement physique elle peut surgir beaucoup plus tard. Le discernement intellectuel (Ki) nous permet de percevoir la réalité abstraite et de la manifester créativement. A ce stade, nous tendons à considérer la valeur des choses en termes de notre propre durée de vie.

La conscience sociale (Mi) nous conduit au respect d’autrui et donne l’importance au message que nous apporte l’histoire du passé. Le discernement idéologique (Ri) est d’un niveau très élevé. Il est déterminé par le principe qui englobe tout ou cosmologique. C’est l’intelligence froide ou raison pure, qui considère l’espace et le temps comme quasiment infinis. L’étape la plus élevée (Yi) transforme la nature humaine en pure sagesse. Fermement debout sur la terre et totalement conscient de sa propre nature, O-sensei disait :  L‘univers et moi ne faisons qu’un.

Il existe pourtant encore une autre étape : on l’appelle Bonjin – être une personne ordinaire (Ni). Ici, il ne reste aucune trace de grandeur ou de sagesse. Selon les mots de Dogen-zenji : “Cette illumination insoupçonnable se poursuit à l’infini.” 

Extrait de « A la source spirituelle de l’aïkido – Le Kototama » de William Gleason aux éditions Guy Trédaniel.