Nous vivons au Paradis. Etrange affirmation ! Nous savons tous qu’il n’en est rien, que l’existence est difficile, que l’injustice règne bien trop souvent et que ce monde est souvent détraqué, pour reprendre le mot de Kafka. Et pourtant, l’expérience de la méditation nous fait faire l’épreuve que nous n’avons pas été expulsés du paradis. A chaque fois que nous méditons nous refaisons l’expérience que nous y sommes.

L’unité et l’accord

Mais quel est le paradis dont je parle ici ?
L’expérience où les choses ne sont pas divisées, fragmentées et séparées — et où nous, nous y avons place, exactement tels que nous sommes.

Regarder son smartphone en même temps que quelqu’un vous parle est une façon d’être divisé car vous n’être pas unifié à la situation, entièrement présent à ce qui est.
Agir en cherchant toujours les bénéfices que nous allons retirer de la situation, c’est être coupé de l’ampleur de la réalité et mis hors du paradis.
Rejeter ce que nous vivons, nous fait demeurer dans une « contradiction impure » comme le dit si bien le poète Rainer Maria Rilke.

La déchirure du corps et de l’esprit

Nous sommes aujourd’hui bien trop souvent privés de cette expérience d’unité car nous vivons en croyant devoir choisir entre un régime cérébral – le monde des idées, de la pensée, où la réflexion est reine – et un régime de la matière et des enjeux concrets.
Nous croyons qu’il y existe deux modes de connaissance : le perçu, par les sens, et le conçu, par l’entendement. Certains prétendent qu’il vaudrait mieux privilégier l’un plutôt que l’autre… sans voir que c’est cette distinction même qui est fausse et source d’un profond exil.
Il n’existe pas une réalité physique à côté d’une réalité intellectuelle.
L’expérience des peintres l’atteste, ils témoignent souvent que c’est leur main qui sait ce qui doit être peint et non leur tête. Il n’est pas possible d’entrer authentiquement en rapport à son corps s’il est pensé en termes mécaniques. Le corps est déjà pleinement notre être.
Faute de le savoir, nous sommes tous à la fois trop « intellectuels », perdus dans des conceptions abstraites sur la réalité, et trop « matérialistes », obnubilés par notre plaisir individuel.

Prisonniers de cette contradiction, nous oublions l’espace de médiation qui se trouve entre le corps et l’esprit et ne les tient pas séparés l’un de l’autre. Tel est le monde de l’âme et de l’imagination créatrice. Tel est l’espace même de la poésie.
La méditation nous permet de nous ouvrir à cet autre mode de connaissance, cette autre dimension de présence qui ne dépend ni de la pensée conceptuelle, ni des données sensibles, mais d’un jeu de résonances où tout est inclus — et tel est le Paradis que je cherche à évoquer ici.
Souvent, en écoutant de la musique, les êtres humains font cette expérience. Ils entendent non des sons, mais un sens qui les touche au plus profond de leur être et leur rappelle leur véritable demeure oubliée : le paradis. Une telle expérience n’est pas plus sensible qu’intellectuelle.
Il nous faut retrouver cette unité d’être, ample et profonde.

La poésie et la méditation ouvrent ce monde intermédiaire

Cette compréhension singulière du paradis, je l’ai eue en lisant une phrase du meilleur ami du poète Rainer Maria Rilke, l’écrivain Rudolph Kassner  : « l’âme de Rilke n’est jamais sortie du paradis ».
Je me suis demandé ce qu’il voulait dire. Car dans les faits, la vie de Rilke fut très difficile. Forcé dès son enfance à intégrer une école militaire, cette expérience le blessa. Plus tard, il fut effrayé, à son arrivée à Paris, par l’inhumanité de cette grande capitale où des gens sont abandonnés, n’ayant pas de lieux où dormir, et celle des hôpitaux où l’on est soigné à la chaîne… Après  cette violence sociale de son temps, il s’est ensuite confronté à la première guerre mondiale qui l’a brisé pour des années.

Mais l’erreur ici est de croire que le paradis serait le bonheur parfait, et l’enfer la douleur extrême. Or, il existe une souffrance au sein du paradis. Il existe une douleur de sentir régner l’injustice, l’imposture et la lâcheté. Il existe une douleur de voir la souffrance de tant d’êtres.
Ne confondons pas le paradis avec l’expérience confortable de passer du temps à Disneyland ou de regarder un film hollywoodien en sirotant un coca-cola.
Le paradis n’est pas un état parfait où il y n’existerait ni tensions ni  douleurs. C’est un état où l’homme est pleinement au monde — sans rien qui le sépare de la vie.
La méditation est l’espace même où s’éprouve le paradis, non parce qu’elle nous rendrait calme et serein, mais parce qu’elle nous permet de toucher ce sens d’unité où tout est ensemble.

Ceci pris en vue, la phrase de Kassner s’éclaire : la vie de Rilke a connu son lot de douleur, mais il n’a pas vécu dans un monde déchiré et divisé. Il a toujours gardé cette écoute poétique l’ouvrant à  l’invisible qui seul permet à toute chose d’être vraiment.
Il était tout autant auprès des anges que soucieux de marcher pieds-nus pour mieux sentir la rosée du matin… Mais est-ce différent ?

Ce qui nous rejette hors du paradis

Ce qui nous sépare du paradis, nous apprend Rilke, n’est pas le péché ou la punition divine mais le fait d’être rongé par nos contradictions au point de n’être pas à même d’exister. Autrement dit, ce qui fait problème, c’est le défaut d’être.
C’est à remédier à ce défaut que vise la méditation — mais aussi la poésie. Nous permettre d’être simplement.
Cette compréhension me semble dessiner une nouvelle forme de spiritualité qui ne serait pas religieuse, qui ne viserait à aucun salut, mais serait entièrement poétique. Dans les sonnets à Orphée (II, 10), Rilke dit ceci :

« Mais pour nous l’existence est encore enchantée ; à cent endroits elle est encore origine. Un jeu de forces pures, auxquelles nul ne touche, s’il ne s’agenouille et admire. »

C’est une très belle description de la pratique de la méditation car lorsque nous revenons à chaque fois à la simplicité du moment présent, malgré nos difficultés, nos angoisses, nos souffrances, nous recevons un cadeau. Ce cadeau n’est pas de l’ordre de l’agréable mais de l’enchanté. Tout est baigné d’une autre lumière qui tient tout dans une unité ouverte et vivante.
Rilke précise ici qu’il faut entendre l’enchanté à partir de l’origine  — la source de ce qui est premier. L’origine est en effet ce qui n’est pas fabriqué.
Et c’est précisément là le ressort du paradis : nous ne pouvons pas construire, « gérer » un tel état, nous pouvons simplement nous y laisser revenir.

En pratiquant la méditation, nous n’adaptons pas une idéologie, une doctrine ou une conviction. Rien n’est appris dans la méditation. Nous touchons simplement à nouveau à ce que nous savons déjà, originellement. Nous nous autorisons à être. Nous consentons à la vie.
C’est pourquoi, malgré tant de discours actuels, la méditation ne consiste pas en une gymnastique pour être sans pensées ou atteindre un état particulier, ou pire encore pour « être plus performant » mais elle est l’épreuve d’attention de voir et d’accepter le mouvement continuel de l’existence pour mieux s’y poser.
Ce mouvement n’est pas saisissable. La vie ne se domine ni ne se contrôle — elle est « un jeu de forces pures, auxquelles nul ne touche ». Elle se laisse voir à partir du moment où l’on s’agenouille comme l’enfant qui découvre le monde, admirant le mouvement de la vie.
Là est le mouvement d’acceptation si profondément libérateur.

Je vais terminer mon propos en lisant une phrase d’un poète japonais du IXème siècle, Ono no Komachi :
« C’est parce que nous sommes au Paradis que tout dans ce monde nous fait mal.
Hors du Paradis, rien ne gêne, car rien ne compte. »

Auteur : Fabrice Midal

Fabrice Midal est éditeur (Evolution, Pocket et L’esprit d’ouverture, Belfond).
Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont Risquer la liberté (Seuil), Et si de l’amour, on ne savait rien(Albin Michel), Auschwitz ou l’impossible regard(Seuil), Pourquoi la poésie ? (Pocket), Frappe le ciel, écoute le bruit (Les Arènes).

Il enseigne de manière bénévole la méditation au sein de L’Ecole Occidentale de Méditation qui promeut une approche laïque de la méditation, en rapport à notre vie quotidienne et en dialogue avec la pensée et la poésie d’Occident.

A vingt ans, il rencontre l’enseignement de Chögyam Trungpa et s’engage dans la pratique de la méditation telle que ce maître l’a présentée pour l’Occident. Il est l’auteur de la biographie de C. Trungpa (Seuil, traduite dans de nombreuses langues).
Il a été, en grande partie, introduit à la méditation par le neurobiologiste Francisco Varéla dont il évoque l’influence et l’importance dans Risquer la liberté(Seuil).
Il a été également formé par François Fédier qui est son maître en philosophie et qui est venu plusieurs fois enseigner dans L’Ecole Occidentale de Méditation. Il témoigne ainsi que la méditation est une aide précieuse pour aider chacun dans son existence — sans avoir pour cela besoin de devenir « religieux » ou « oriental ».

Il est reconnu pour son engagement à transmettre la pratique de la méditation d’une manière simple, rigoureuse et laïque dont témoignent ses coffrets  :

  • Méditations sur l’amour bienveillant  — consacré à toutes les pratiques de bienveillance envers soi et les autres.
  • Méditations, 12 méditations guidées pour s’ouvrir à soi et aux autres— qui présente un panorama des diverses pratiques de la méditation
  • Pratique de la méditation (Livre accompagné d’un CD qui présente plus précisément le sens de l’attention et de la pleine présence)

Il est aussi l’auteur du Que-sais-je ? consacré à la méditation (PUF) et présente son parcours dansFrappe le ciel, écoute le bruit, ce que vingt-cinq ans de méditation m’ont appris (Arènes).

Son site : www.ecole-occidentale-meditation.com