Des notions de santé mentale
Prevenir-la-souffrance-au-travail
La santé mentale représente une recherche constante d’équilibre, une ambition, mais n’est jamais un état en soi ; c’est donc un processus qui tend à trouver équilibre et cohérence entre le corps physique, le corps psychique et le corps social. C’est d’autant plus vrai dans nos sociétés contemporaines où les grands modèles organisateurs de la société sont en grande fragilité. Nous soutenons que la santé mentale est non seulement l’absence de maladies (le silence dans les organes…), mais une recherche constante d’harmonisation entre les différentes composantes de la condition humaine :

– l’enveloppe corporelle, la réalité bio-génético-physiologique ;
– la sphère psychoaffective, incluant les registres des affects, des émotions et de la pensée ;
– l’intériorisation progressive de sa propre singularité, de sa différence et de reconnaissance de celle d’autrui ;
– la relation à l’autre, la différenciation d’avec l’autre, la capacité de se séparer, de se différencier, de faire et créer du lien ;
– l’inscription dans des actions et des positions d’échanges, c’est-à-dire sociales (scolaires, amicales, institutionnelles, économiques et politiques).

Les liens relationnels et sociaux vont permettre des relations d’équilibre ou de rupture entre soi et les autres, en fonction des liens effectifs et réels, mais aussi symboliques qui se créent au cours du processus d’humanisation, d’éducation et de socialisation. La question de la santé mentale est complexe car elle suppose d’appréhender en même temps, des éléments internes et externes, des éléments de singularité et des éléments pluriels de société ; des éléments de différence et de similitude ; des éléments d’isolement et de lien ; des éléments réels et des éléments d’ordre symbolique.

Comme nous l’évoquions, cette complexité est grande dans nos sociétés contemporaines dans la mesure où chaque sujet est convoqué à la fois dans un impératif de réussite et de performance individuelle alors que les grands modèles organisateurs de la société sont en fragilité :

– fragilité de la condition de la vieillesse dont l’issue est plus obscure ;
– fragilité bien sûr de la condition de l’emploi et du travail ;
– fragilité des sphères privées et publiques dont les frontières sont moins repérables ;
– fragilité des rapports entre le virtuel et le réel : la fiction, l’imaginaire et la réalité ;
– fragilité des grandes idéologies qui ont nourri les générations d’adultes, où le monde était relativement facile à appréhender ;
– fragilité de la transmission symbolique entre les générations ;
– fragilité de la quête du sens de l’existence.

Comme le souligne le sociologue Zygmunt Bauman, « une fluidité, une fragilité et une fugacité interne sans précédent (la fameuse flexibilité) marquent toutes sortes de liens sociaux qui, il y a à peine une douzaine d’années, se combinaient en un cadre durable et fiable à l’intérieur duquel on pouvait absolument tisser un réseau d’interactions humaines ». Cette fragilité, cette « liquidité » suppose d’être contenue, voire retenue au risque d’être envahie de débordements analogues aux tempêtes et tsunami contemporains qui mal prévenus et mal endigués, terrassent et emportent tout sur leur passage.

Des formes contemporaines d’isolement

Comme Robert Castel l’a très bien montré, les formes de solidarité et de précarité de nos sociétés sont très particulières au regard d’autres modèles historiques et sociologiques, en ce sens qu’elles produisent une double affiliation et en creux, une désaffiliation :

– L’affiliation au travail, à l’emploi, à la qualification fait lien, fait sens dans la mesure où c’est bien dans notre société le travail et l’emploi qui sont organisateurs de la position sociale, donc de la position qui symboliquement fait sens aux yeux des autres. Il y a des métiers honorifiques et d’autres porteurs de honte. La perte ou le non-accès à cette affiliation rendent celles et ceux qui en sont privés, ou qui n’y ont pas ou plus accès, en état d’anomie personnelle et sociale. Pour beaucoup d’hommes, cette situation renforce des états dépressifs, voire des dépressions qui peuvent engendrer des actes suicidaires.

Chez ceux qui sont dans l’emploi, comme le démontrent les travaux de Christophe Dejours, c’est la souffrance psychique inscrite et plus ou moins renforcée par le milieu du travail, dans une interaction complexe venant de la mésestime de soi et des relations avec l’environnement dans une profession ou un environnement professionnel, qui peut accélérer le passage à l’acte, souvent commis sur le lieu même de l’activité salariale (pensons pour mémoire aux nombreux suicides de cadres qui ont eu lieu ces derniers mois dans certains grands groupes industriels chinois ou français, ou ceux qui ont lieu dans des brigades de gendarmerie ou chez les médecins généralistes).

– Le deuxième axe souligné par Robert Castel est le lien privé, le lien de sociabilité familiale, amicale ou d’appartenance culturelle ; celle et celui qui après un chômage, une maladie, une rupture amoureuse ou conjugale, après le décès d’un proche se trouve inséré dans un tissu relationnel positif saura retrouver des points d’appui pour dépasser cet état de rupture, le temps de passer les épreuves de la perte ou du deuil de la personne ou de l’état antérieur. Mais ce passage suppose de trouver des points d’appui et dans notre société très technicienne, très performante en avancées sur le plan technologique, force est de constater que beaucoup d’individus, en état de vulnérabilité sur le plan personnel, sont de plus en plus relégués dans des lieux sociaux en dehors des liens ordinaires ou de droits communs (Solidarité dite mécanique, déjà décrite par Durkheim : liens familiaux amicaux et sociaux solides, solidaires).

Rien n’est pire que le sentiment de n’avoir plus de place ou de ne plus pouvoir en prendre une ; cet état de déplacement effectif, réel, économique et symbolique engendre des états de replis, des chutes, des mutismes ou au contraire des révoltes, des cris, des agressions dans la mesure où ils correspondent à une coupure, une désaffiliation, une rupture des liens qui font sens pour la personne inscrite dans un milieu professionnel.

Extrait du livre « Souffrance au travail », regards croisés sur des cas concrets. Comprendre, prévenir, agir. » Edition de la Chronique sociale.