Ce documentaire d’Erwin Wagenhofen démonte les mécanismes d’une l’industrie agroalimentaire mondialisée.

Chaque jour à Vienne, la quantité de pain inutilisée, et vouée à la destruction, pourrait nourrir la seconde plus grande ville d’Autriche, Graz …

Environ 350.000 hectares de terres agricoles, essentiellement en Amérique latine, sont employés à la culture du soja destiné à la nourriture du cheptel des pays européens alors que près d’un quart de la population de ces pays souffre de malnutrition chronique.

Chaque Européen consomme annuellement 10 kilogrammes de légumes verts, irrigués artificiellement dans le Sud de l’Espagne, et dont la culture provoque localement des pénuries d’eau.

WE FEED THE WORLD est un film sur la pauvreté au cœur de la richesse qui éclaire la manière dont notre nourriture est produite et répond aux questions que le problème de la faim dans le monde nous pose.

Ce ne sont pas seulement des pêcheurs, des fermiers, des agronomes, des biologistes et Jean Ziegler, fonctionnaire aux Nations Unies qui sont interrogés, mais aussi un des responsables de Pioneer, le leader mondial des ventes de semences, ainsi que Peter Brabeck, le P.D.G. de Nestlé, la plus importante multinationale agro-alimentaire mondiale.

Le site du film : www.we-feed-the-world.fr

Visionner le film ici https://archive.org/embed/LeMarchDeLaFaim

A l’occasion de la sortie du documentaire qui s’est en partie inspiré d’un de ses ouvrages, Jean Ziegler, le rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, répond aux questions de Libération. Extrait.

Dans le film, vous témoignez comme expert sur la faim.

J’explique que selon le Rapport mondial sur l’alimentation 2006 de la FAO (Food and Alimentation Organisation), l’agriculture mondiale a aujourd’hui la capacité de nourrir 12 milliards d’êtres humains alors que nous sommes 6,2 milliards. Cela signifie que pour la première fois dans l’histoire du monde, la faim n’est pas une fatalité : un enfant qui meurt, faute de nourriture, est un enfant assassiné. 850 millions de personnes sont gravement sous-alimentées, dont 70 % de paysans, c’est une des absurdités de la situation.

Pourquoi la faim perdure-t-elle ?

Pour la première fois, grâce à la mondialisation, aux révolutions technologique, électronique et industrielle, nous avons vaincu la pénurie, nous sommes sortis du royaume de la nécessité pour entrer dans le royaume de l’abondance. La tragédie réside dans le fait qu’au moment même où le bonheur serait matériellement possible, nous vivons une reféodalisation du monde, avec une captation de ces immenses richesses nouvellement créées par une oligarchie transcontinentale détentrice du capital financier.

Il n’y a donc pas de pénurie alimentaire ?

Non. La cause de la faim, c’est une répartition aberrante des richesses, c’est la politique de libéralisation des échanges de l’OMC, la politique de dumping agricole de l’Union européenne. Dans le documentaire, l’exemple du Brésil est frappant. Sur 181 millions de Brésiliens, 44 sont gravement et en permanence sous-alimentés, alors que c’est un pays agricole. Le président Lula veut combattre la faim, par la réforme agraire notamment, mais pour cela il faudrait qu’il ait de l’argent ! Or, le Brésil est le deuxième pays le plus endetté du monde.

Et qu’est-ce qui peut rapporter des devises permettant de rembourser les intérêts de la dette aux banques des pays du Nord ? La culture du soja, pour laquelle on détruit la forêt amazonienne : 16 000 hectares en 2006. Et c’est ce soja qui va nourrir les poulets européens élevés en batterie. Dernier segment de cette chaîne absurde : les parties nobles (cuisses, ailes) de ces poulets vont dans les supermarchés des pays européens, le reste des carcasses est exporté en Afrique et vendu sur les marchés à des prix de dumping, ce qui détruit la production locale.

Grâce aux subventions et aides à l’exportation attribuées par leur gouvernement aux paysans des pays du Nord, sur n’importe quel marché africain, on peut acheter des légumes ou des fruits italiens, français portugais ou espagnols aux deux tiers ou à la moitié du prix de produits autochtones ! Le paysan africain peut bien travailler avec sa femme quinze heures par jour, il n’a pas la moindre chance de conquérir un minimum vital suffisant pour sa famille. Sur 52 pays africains, 37 sont des pays presque exclusivement agricoles, et on s’étonne que des milliers de jeunes Africains risquent leur vie dans l’Atlantique pour débarquer en Sicile ou aux Canaries. Ce sont des réfugiés de la faim.

Propos recueillis par Eliane PATRIARCA

Source : contreinfo.info