Cet article fait suite à celui de « Maîtriser son Esprit ». Pour le lire, cliquez ici.

Afin de créer cet espace, il est nécessaire d’entraîner l’esprit. Il existe un moyen pour cela : la méditation, fondement de la décou­verte de soi-même. Méditer en tibétain se dit Gom, qui signifie « très stable », ce qui ne veut pas dire créer quelque chose d’artificiel ou travailler avec son imagination, mais au contraire s’établir dans un état naturel où les qualités sont présentes, sans rien changer, en demeurant tel quel. Dans cet état, on ne porte aucun jugement sur ce qui se manifeste ; on demeure simplement présent. C’est un état naturel, mais très difficile à retrouver et dans lequel il n’est pas fa­cile de demeurer car pensées et concepts s’élèvent sans cesse. Il faut se rendre compte que l’idée qui émerge dans l’esprit est un mouve­ment naturel de l’esprit ; mais si l’on crée artificiellement cette idée, on s’éloigne de cet état naturel de détente. C’est une chose à laquelle il faut veiller, sans empêcher les pensées d’émerger, car cette émer­gence n’est pas en soi négative : le tout est de prendre conscience de ce mouvement.

On essaie de s’ouvrir à la nature de son esprit, sans porter de jugement. Quand apparaît une pensée ou dès qu’il y a le moindre changement dans l’esprit, on considère cela comme un mouvement naturel, sans juger : on prend simplement conscience du mécanisme qui se produit. Plus on prend conscience de l’idée et du concept éla­boré à partir1 de l’idée, plus on a conscience de ce mécanisme, et plus on peut aller en profondeur afin de connaître véritablement tous les mécanismes de l’esprit.

Il existe des méthodes pour retrouver cet espace et prendre conscience de chaque instant que l’on vit, de chaque mouvement et chaque vague de l’esprit. Quels que soient les noms donnés aux différents types de méditation, ils permettent d’établir un état de calme dans lequel l’esprit est parfaitement clair, lucide et apaisé. On s’aperçoit qu’une très forte « énergie » est présente dans cet état, qui diffère de l’état de calme ordinaire. Un état ordinaire de calme et de détente nous conduit plutôt à la torpeur et au sommeil, ou nous em­porte dans des rêveries. Là, il s’agit d’un état de calme qui est véri­tablement le calme de la présence. Ce n’est pas quelque chose que l’on crée, le potentiel est déjà là et on le retrouve de façon naturelle: on le laisse émerger et on en prend conscience.

Le fait de s’établir dans un état de calme permet également de percevoir l’activité ordinairement relative de l’esprit : nous nous comportons de façon inappropriée, en détournant les qualités présentes en notre esprit. Lorsqu’on médite et qu’on est véritablement ouvert et apaisé, on peut se rendre compte des qualités présentes en nous et de cette énergie dont on parlait précédemment. On voit aussi comment cette énergie est en fait totalement ligotée et transformée par le désir et l’attachement, par l’idée qu’on a de soi-même, par les émotions perturbatrices, par la séparation qu’on établit entre soi et autrui. Lorsqu’on parle de l’orgueil, il ne s’agit pas uniquement de l’orgueil manifeste, mais de quelque chose de beaucoup plus subtil et difficile à percevoir. On peut aussi examiner la jalousie, qui n’est pas nécessairement ce qui se manifeste en tant que jalousie dans notre vocabulaire ordinaire. Là encore, cela peut être beaucoup plus subtil : on parvient à prendre conscience des racines de ce qui peut-être surviendra sous la forme de la jalousie. Lorsqu’on regarde un arbre, on se dit que c’est un arbre. Lorsqu’on regarde une racine, on n’a pas forcément l’idée de l’arbre dans tous ses détails, et pour­tant c’est de la racine que procède l’arbre. Et si nous regardons notre esprit avec attention, nous y découvrons les racines qui sont la source d’émotions conflictuelles telle que la jalousie.

Il ne faut pas oublier que ces racines sont également source de qualités, car l’énergie de l’esprit qui se manifeste ordinairement sous forme d’émotions conflictuelles possède aussi un aspect de sagesse. L’émotion est ordinairement source de conflit ou de confusion, mais une fois reconnue, elle acquiert une dimension de sagesse. Il est très important d’avoir toujours présente à l’esprit cette double potentialité des choses. Une émotion n’est pas forcément quelque chose de néga­tif, car elle possède un aspect qui est au-delà de l’émotion ordinaire: c’est l’aspect de sagesse. Lorsque l’esprit est clair, il n’est plus néces­saire de passer son temps ainsi à tout examiner, car les choses deviennent évidentes.

Pour pratiquer la méditation, l’esprit doit être libre de toute attente. Il ne faut pas vouloir méditer pour obtenir telle ou telle chose. Trop souvent, lorsque nous entreprenons quelque chose, nous en attendons un résultat ; or le simple fait d’attendre ce résultat alimente encore davantage le flot des pensées. Dans la méditation, il s’agit de s’établir dans un état naturel sans attendre quoi que ce soit. Il ne faut pas non plus qu’il y ait de doutes quant à ce que l’on entreprend. Ne pas avoir de doutes signifie ne pas porter de juge­ment sur ce que l’on fait – ne pas chercher à savoir si l’on est en train de bien faire ou de mal faire, etc. – et demeurer dans un état entièrement naturel. Dès lors, l’esprit s’apaise et s’éclaircit de lui-mê­me, sans qu’il y ait rien à faire.

Nous avons des idées sur tout, même sur la méditation. Si tel est le cas, nous risquons de tomber dans l’extrême qui consiste à porter un jugement et à vouloir corriger ce nous sommes en train de faire. Et, au lieu de nous ouvrir à un état naturel, nous créons quelque chose d’artificiel. La méditation doit naître naturellement sans que nous portions de jugement, sans que nous attendions quoi que ce soit. Tout doit être accepté, tout doit être équilibré ; on demeure parfaite­ment équanime vis-à-vis de tout ce qui se passe, développant simple­ment la conscience, instant par instant, de ce qui se manifeste dans l’esprit. Tel est ce qu’on nomme Gom en tibétain, ou la méditation.

Il ne faut pas non plus se figer ou se bloquer sur quoi que ce soit. Si l’on attache un chien à un poteau, infailliblement le chien voudra s’en aller-, car il est attaché. Si l’on force l’esprit à demeurer stable, en le ligotant et le maintenant à toute force dans cet état de stabilité, il voudra partir à droite et à gauche, ce qui créera des ten­sions. Si, par contre, on n’oblige pas le chien ou l’esprit à rester là, aucun problème ne se pose : l’esprit n’a plus tendance à fuir quel­que chose qu’on veut lui imposer. Tout se passe de façon détendue, et l’esprit s’établit dans son état naturel sans aucune tension. Il faut donc être très attentif à ne pas s’enfermer dans des contraintes. Au niveau du corps, de la parole et de l’esprit, tout doit se faire dans une très grande détente.

On médite, en prenant le souffle comme support. La respiration reste naturelle, mais se situe plus en profondeur. Le corps est com­plètement détendu, tout comme la parole et l’esprit. Pour éviter les tensions au niveau de l’esprit, il faut être attentif à ce qui se dérou­le au niveau du corps, car les deux sont très liés. Nous restons sim­plement présents au souffle qui sort et entre en nous. Nous posons notre esprit sur ce souffle, de façon détendue et non figée. On pense souvent que la concentration est comme une action, source de ten­sion et de stress. Si l’on est trop concentré, même au niveau de la respiration tout est figé et solidifié. On essaye de retrouver un état plus large, avec beaucoup plus d’espace, où tout s’établit de façon naturelle et profonde. L’esprit se pose sur ce mouvement de la respi­ration. Nous nous ouvrons à un état de lucidité et de clarté et prenons conscience de tout ce qu’il y a, tout en restant présents à la respiration, sans nous laisser emporter à droite et à gauche, et en veillant également à ce que cette détente ne soit pas confondue avec de la torpeur. Lorsqu’on se détend et qu’il n’y a pas la dimension de lucidité, on risque de sombrer dans le sommeil et la torpeur, et ceci n’est pas la méditation telle qu’on l’entend ici. Il faut aussi être attentif à ne pas avoir l’esprit embrouillé par toutes sortes de pen­sées qui ne feront que l’obscurcir. On ne laisse pas non plus l’esprit vagabonder et suivre les pensées, ou s’enfoncer dans la rêverie, car là encore il ne s’agit pas de la méditation permettant de retrouver l’espace de notre nature, mais bien plutôt de l’aspect illusoire.

Source : Revue TenDrel.  Auteur : Lama Jigmé Rinpoché.