Le monde à priori s’étend sur cinq niveaux — ou dimensions — d’existence qui déterminent également les étapes de la réalisation humaine. Dans le Kototama, chaque niveau est représenté par une voyelle. Les voyelles seules évoquent la réalité subjective. Lorsqu’elles sont précédées d’un W, elles décrivent la réalité objective. Le premier niveau d’existence est U, la pure existence est WA, le physique. Ce niveau est divisé en A et W notre conscience du « moi » et de « l’autre ».  De A – WA découlent O – WO et E – WE, les royaumes de la mémoire et du discernement et leurs pouvoirs objectifs. Lorsque la matière est comprise comme volonté-vie et pouvoir, I – WI, nous manifestons le Kototama YA ou la sagesse et compassion, union à l’esprit universel. Nous marchons sur le « ame no uki hashi », le pont flottant qui mène au ciel. La volonté individuelle se fond alors avec celle de l’univers et, de cette fusion, naît la créativité.

Le vide infini : la dimension U

Les qualités des sociétés naissent de celles de leur langage qui permettent l’évolution de la conscience. Ce phénomène naît de la dimension U, le vide. Quelque chose existe, mais ce quelque chose ne peut être reconnu ni nommé. Nos sens fonctionnent, mais nous n’avons aucune conscience de nous-mêmes ou de l’autre.

Devenir vide : être au coeur du vide … Que peuvent vouloir dire ces mots ? Hanya Shingyo – Sutra du coeur du Bouddhisme – dit ceci : « Ku soku ze shiki shiki soku ze ku : le vide est forme, la forme est vide ». Il décrit la dimension U. Loin d’être vide, elle est le fondement absolu de la réalité. Dans cette réalité, il n’existe pas de séparation entre soi et l’autre. Selon les mots du maître Zen Dogen : « Etudier le soi, c’est oublier le soi : oublier le SOI, c’est être illuminé par les dix milles objets ».

O-sensei décrivait cet état comme le « non-mental », « mushin » – la libération de toutes les illusions de l’ego – ces illusions qui nous séparent du Coeur et de l’intelligence de l’esprit créateur de l’univers, le Kototama Su. Ainsi exprimé, être vide, c’est s’unir à l’univers. Il est impossible de comprendre cette unité en regardant à l’extérieur de soi ; pour ce faire, il nous faut laisser le monde extérieur entrer en nous et nous prouver notre existence.

La dimension U est la réalité spontanée de la matière grossière et du pur esprit en tant qu’une seule et même énergie. Elle est le fondement absolu de la réalité ; en elle fusionne notre esprit et celui de l’univers. La dimension U associé au « corps calleux », le cerveau moyen ou « tronc cérébral » est la source de notre intuition et de nos automatismes. Elle crée nos sens, (WU) et donc celui de l’existence, ainsi que l’univers fini et tridimensionnel – « Uchu ». MU, la force de vie invisible de cette existence, est le monde infini, tridimensionnel. L’interaction de U et de MU crée « UMU », le pouvoir de la naissance sous forme de Umu, (est « uni »), signifie « océan ». L’océan est sur notre planète, le lieu de naissance de la vie. Dans le shinto, cette énergie spirituelle est représentée par la déité Ubusuna, qui gouverne la naissance et la productivité.

Les orientaux ne pensent pas que le monde a été créé par un dieu anthropomorphique, mais que l’univers s’est donné naissance à lui-même. Nous sommes à la fois matière et esprit : il n’y pas de séparation entre celui qui voit et celui qui est vu. Le saint bouddhiste Kukaï comparait le son U à l’espace qui n’attend rien et qui contient la nature de Bouddha. U est là pour celui qui ne rencontre pas d’obstacle, ne connaît pas de dimension, et est à l’origine de l’incréé : la transcendance de la relativité.

La science moderne décrit la dimension U comme un champ d’énergie électromagnétique, à la fois contenant et contrôle de l’existence matérielle. La science évoque ainsi les kototamas Ku et Mu, c’est-à-dire l’aridité absolue et l’énergie électromagnétique inconditionnelle du Ki.

Le monde matériel semble être solide, mais même la plus haute des mon­tagnes n’est rien d’autre qu’une masse tourbillonnante d’énergie. Nous vivons dans une mer de transitions perpétuelles : la naissance, la croissance, la prospérité, la mort ; ce cycle se répète sans fin. « Tous nos concepts (ceux de l’espace et du temps inclus) ne sont que des créations du mental ». Le monde matériel des cellules et des atomes s’effondre et se reconstruit conti­nuellement, mais le champ de vie, la réalité invisible cachée derrière la matière et la forme, guide la reconstruction perpétuelle de la matière et maintient sa forme et sa consistance. Les molécules et les cellules physiques de notre corps ne cessent de se transformer. Grâce à notre champ de ki, de nouvelles cellules sont continuellement créées pour remplacer celles qui meurent. Ainsi, tous les sept ans, notre corps est entièrement renouvelé. Aucune des cellules qui le construisent alors n’était là auparavant. Les possibilités de reconstruction et d’amélioration de nos consti­tutions physique et spirituelle sont illimitées.

Le champ de ki, la force de vie, est la sagesse (prajna) elle-même. Personne n’a plus de ki qu’autrui. Une vie n’est jamais « plus » ou « moins » qu’une autre. C’est notre discernement intuitif et la manière dont nous l’uti­lisons qui fait la différence.

Le Shinto représente l’essence du kototama par les trois trésors sacrés – le miroir, le sabre et les perles – et les déités qui y sont associées. Le mot qui signifie miroir, kagami, veut également dire « se voir soi-même avec les yeux de Dieu, » ce qui signifie s’observer soi-même en utilisant le regard du suprême discernement, de I’nintelligence illuminée. Cette phrase évoque la sagesse du makoto, capable de percevoir la réalité sans juger ni comparer. Les trois trésors sacrés correspondent aussi au « sangen » : les trois origines et le miroir au carré : l’amour et la sagesse (ai) d’Amaterasu Oh Mi Kami, l’esprit universel en infinie expansion. La perfection du lumineux miroir que représente l’intelligence d’Amaterasu tire son origine du vide. Le miroir sacré du Shinto, appelé « Yata no Kagami, »est conservé dans le temple principal d’Ise.

Le kototama Ya représente la libération de l’énergie dans les huit directions. Cette énergie atteint instantanément l’infini. Poussant sur son propre centre, Ta (le pouvoir du contraste) crée le mouvement vers l’extérieur et dans toutes les directions ; il forme alors une sphère parfaite d’énergie ou de champs Ki. Il est le champ électromagnétique de la respiration universelle (kokyu) ou l’esprit. Le vrai pouvoir et la liberté du mouvement ne dépendent pas des circonstances extérieures, mais de la conscience de soi.

Le miroir de Yata irradie l’amour et la sagesse infinis de l’esprit univer­sel dans toutes les directions. L’expansion de la pure polarité crée le Tama, la sphère parfaite de l’esprit. Au centre de cette sphère, la volonté-vie et le pouvoir (I-Wi). Leur combinaison forme le Yi, montagne de sagesse, unifi­cation de la volonté individuelle à la volonté universelle. Le Bouddhisme Shingon dit ceci : II est dit que les Bouddhas ont atteint l’illumination par­ce que leur esprit ressemble à un miroir lumineux installé sur un promon­toire élevé, où ils reflètent toutes les images. Le miroir sans tache lumineux de l’esprit de Mahavairochana, (le grand soleil Bouddha) installé sur le sommet du monde du dharma, illumine calmement tous les êtres.

L’esprit caché derrière le miroir sacré de Yata, c’est le kototama Su. Su supporte U, (Ame no Mi Naka Nushi, la déité du centre) le vide ou la vacui­té infinie. Su et U sont aussi bien directeur de l’esprit de l’univers que du nôtre. Tous les autres kototamas naissent de la dimension U, et tous, à leur tour, retournent au vide infini. Selon les mots d’O Sensei :

« Le Kototama U est la forme que prend la prospérité éternelle au cœur de rien – pas de ciel, pas de terre, seule l’expansion de l’infinie vacuité. Du fond de cette unité surgit l’étincelle originelle de la vie et de la conscience. Des particules infinitésimales du KI rayonnant de vie tracent alors un grand cercle autour de cette étincelle. De ceci naît le Kototama SU et le commencement sans commencement de l’univers. L’expression biblique « Au début était le verbe » se réfère à ce Kototama… »

L’expansion du U conduit en sa division du A et WA, toutefois notre dimension de conscience (A) ne peut détecter l’étincelle originelle de vie qui rend possible l’existence de la conscience. Cette étincelle est la volonté-vie (I – WI), le pouvoir moteur de la vie, qui stabilise notre intelligence et le contrôle. Réaliser I – WI pleinement, c’est se fondre à la volonté universelle, s’unir au ciel et la terre.

La volonté-Vie et le pouvoir : La dimension I

Le centre de contrôle et le pouvoir moteur de la déité créatrice (Su) est la dimension: lzamagi no Kami et Izanami no Kami (Wi), les premiers ancêtres spirituels de l’humanité. Ceux-ci représentent l’impétuosité créatrice de la vie – Le pouvoir de la verticalité, sans laquelle, ni la conscience, ni la matière ne pourraient exister.

James Mason nous en a donné une explication « Entre la vie (le ki) et la matière, il doit exister une coordination subjective qui implique une source commune. La vie, sinon, ne pourrait pas transformer la matière en être vivant ». Réunie, la vie et la matière sont appelées « Izanagi oh mi kami », volonté-vie. Celle-ci est la vertu elle-même. Elle ne doit pas être confondue avec le désir, ni avec le pouvoir de la volonté individuelle, qui n’est que le sommet de l’iceberg de notre véritable substance. Mason décrit ce pouvoir comme l’impulsion spontanée de la vie, qui cherche la liberté d’action. Elle possède ce pouvoir de modeler la matière et la vie, un pouvoir que nous révèle le long chemin de l’évolution, cette impulsion doit être consciente de la réalité subjective. Elle doit avoir une connaissance directe de la vie. En fait, elle est la connaissance que possède la vie, qui, en créant, fait elle-même évoluer ses propres compétences.

La vocalisation du I stimule le lobe central du cerveau ; il est associé à La perception et à la sensibilité. Il unit le ciel et la terre (l’esprit et le corps) par la position verticale de l’être humain. Les conflits et les difficultés viennent de la rencontre des forces opposées, si un facteur unifiant ou un catalyseur ne vient pas les unifier et les mettre en harmonie. Ce troisième facteur, c’est la volonté elle-même. Elle est le pouvoir moteur de la vie, mais reste dissimulée. On l’appelle « kakurikami », déité cachée.

L’Expansion infinie : La dimension A

Le Kototama A retient le pouvoir de l’expansion infinie, celle-ci personnifiant le vide. L’expansion (A) et le centre (I) de la dimension U sont l’amour et la sagesse (la chaleur et la lumière d’Amaterasu, la déesse du soleil. Amaterasu est parfois représentée par la trinité Amena Mi Naka Mushi, (U) Takami Musubi no Kami, (A) et Kami Musubi no Kami (Wa). Ces trois déités représentent à la fois la polarisation du vide en conscience Subjective et objective et la Sagesse se manifestant en miséricorde – yin – et en compassion – yang. O-sensei les appelait « Miya », le temple vivant du Corps humain.

L’ancien Shintô distinguait Izanagi O Mi Kami (I – Wi) à cause de sa position particulière d’Amatsu kami, déité du ciel. Ce titre fut ensuite attribué à la déesse du soleil Amaterasu (A) et le principe universel fut représenté par Izanagi O Mi Kami.

Le Shintô considère l’âme individuelle comme une division d’Amaterasu, ce que les Hindous appellent atman – âme ou soi universel. A est le commencement, la lumière de la conscience, qui illumine le vide par l’intelligence instinctive et révèle le monde manifesté. Le Kototama A stimule le lobe frontal du cerveau, source de l’imagination, de l’aspiration et de la gratitude. Nous le réalisons objectivement en tant que Wa, l’aptitude spirituelle.

Discernement et Courage : La dimension E

En japonais, sabre se dit Katana ou tachi. Katachi ou simplement kata, est la forme et nu est le nom. Le Kototama lui-même. Katana est le Kototama particulier qui amorce la création de la forme universelle. Le mot Tachi peut être vu comme l’abréviation de Katachi. Le Kototama prenant forme est la naissance du monde relatif. Lao Tseu disait : « Le nommé était la mère des dix mille créatures ». Derrière l’épée est le pouvoir de la dimension E, le tsurugi, ou l’épée à double tranchant du jugement et du courage. Ceci est la source de misogi ou purification spirituelle qui nous permet de créer des images en notre esprit et de créer également la forme extérieure de l’univers.

Comme l’eau se purifie en bougeant constamment, nous réévaluons perpétuellement les souvenirs que nous utilisons pour nos décisions au présent. Cette évaluation vient du feu (E) le misogi qui nous donne le courage de changer nos vies. E n’accumule pas l’énergie, il la disperse. Il se manifeste par We, discernement, pouvoir et créativité. L’intensité de la dimension E nous conduit à la découverte de notre substance réelle, la volonté-vie (I). Celle-ci s’efforce continuellement de manifester la perfection de sa propre sagesse (IE) à travers l’évolution de la conscience humaine. Centré dans la volonté-vie, (I) – notre intelligence (E) s’affine et se concentre, jusqu’à ce que, comme un oeuf tournant sur lui-même, la conscience s’élève jusqu’à (IE) le discernement suprême ou satori.

Ce Kototama stimule le lobe pariétal du cerveau, offrant à l’individu de percevoir la justice ultime qui anime les lois de la nature. Nahum Stiskin écrit « La nature est un processus perpétuel et le mouvement qui la constitue représente l’exécution parfaite de toutes les lois de l’ordre universel.

Grâce au pouvoir de la dimension E, le discernement se perfectionne, l’activité devient plus économique et le pratiquant gagne pouvoir et contrôle sans avoir à faire d’effort – ce que Lao-Tseu appelait le non-faire.

Dans le Kojiki (le Livre des Événements du Passé) ce Kototama est représenté par l’image d’un artiste du sabre, debout dans le ciel et lançant son sabre (le discernement) dans toutes les directions. Le maître de sabre divise le ciel et la terre sans créer la plus petite séparation. Par lui, le deux se manifeste comme un. Il est la vertu du discernement suprême, le Kototama IE. Ce sabre du discernement est la seule chose dont puissent dépendre les humains. Dans la Bible, il est représenté par le sel, l’essence d’un monde physique. « Vous êtes le sel de la Terre. Et si le sel perd son goût, comment le retrouvera-t-il ? »

Le sabre divin possède deux tranchants. Il crée à la fois l’harmonie et la discorde. Il tranche l’illusion et peut élever l’individu vers de nouveaux niveaux de conscience. « Lorsque le sabre travaille horizontalement, il crée la connaissance et la division. Lorsqu’elle est utilisée, verticalement, elle crée les dimensions universelles et l’unification ». Le pouvoir qui se manifeste par le discernement nous offre de percevoir la loi universelle et fait que commence notre progrès individuel.

Dans la société occidentale, le sabre du discernement travaille horizontalement. Il en découle l’idée que tous les hommes ont été créés égaux mais séparés. Cette vue matérialiste de la vie considère la nature animal comme le fondement de la race humaine et ne voit l’essence spirituelle que comme un idéal. En réalité nous ne sommes ni égaux ni séparés. Nous sommes des centres d’énergie individuels au sein du grand réseau de l’Esprit universel. Lorsque nous nous comprendrons nous-mêmes comme des divisions de cet unique grand esprit, une société saine, harmonieuse et prospère deviendra possible.

Beauté et Auto-organisation : La dimension O

L’extériorisation de l’énergie E (le feu) crée la forme. O (l’eau) manifeste le KI, le contenu de la forme. O possède le pouvoir d’établir des relations, de la continuité et de l’accumulation. Cette énergie est symbolisé par le magatama, un ancien objet de méditation Shintô, constitué de 365 perles reliées entre elles ; ces perles représentent les transformations qui affectent les champs électromagnétiques de la terre lorsqu’elle effectue son voyage autour du soleil. Y sont entrelacées quatre cordes rouges qui symbolisent les quatre saisons. Une perle grise et épaisse, qui pend derrière le cou lorsqu’on porte ce symbole sur soi, représente les sept étoiles d’Ursa Major, la constellation de la Grande Ourse. A l’opposé, une seconde grosse perle grise, qui représente la terre, descend sur la poitrine. A droite et à gauche des perles de la terre, des perles rouges symbolisent le soleil et la lune. Lorsqu’on les utilise pendant les prières, ces perles sont disposées de manière à décrire les révolutions du soleil et de la lune par rapport à la terre pendant une période d’un an.

Le Tama est esprit, champ circulaire d’énergie ki ou énergie de vie. Le Maga, le mouvement relatif, a allongé cette sphère. La forme de cette structure d’énergie étant semblable à celle du foetus humain, le magatama symbolise aussi l’énergie spirituelle qui manifeste la forme humaine. Comme le miroir représente la réalité, (makoto ; shin) et l’épée la vertu et le courage (zen yu) les perles symbolisent la beauté. (bi) le ki du monde manifesté. Le magatama, qui représente l’énergie créatrice, possède son parallèle dans le christianisme et le bouddhisme sous forme de chapelet.

magatama

Magatama et fœtus humain

O crée la santé physique par le renforcement du ki. La focalisation du O stimule le lobe temporel et le cerveau qui produit la volonté et l’action. Il se manifeste par le WO, l’instinct, la mémoire et la faculté d’apprendre.

Les dimensions des voyelles travaillent ensemble pour créer le monde (les éléments physiques et les champs de ki individuels. Une énergie indifférenciée (le ki universel) remplit l’espace de la dimension U. Incapable de disperser ce ki, la volonté-vie (la dimension I) crée un mouvement vers le centre. La vacuité universelle (le U) rassemble ainsi tous les ingrédients nécessaires à la continuation de la vie. Le discernement (E) divise et sélectionne l’énergie qui en découle, en ne choisissant que les éléments les plus aptes à créer les différentes parties du corps humain. L’expansion infinie (le A) lorsqu’elle se rencontre elle-même (WA) crée la résistance ; du point géométrique d’embranchement naissent des spirales de matérialisation. La dimension E donne forme à cette énergie et la dimension O lie hermétiquement entre eux les éléments de cette forme en la remplissant de Ki ou d’énergie de vie. Plus ce ki se rapproche du centre de sa propre spirale, par la matérialisation, plus est grande la résistance qu’il rencontre et, comme une vague de l’océan qui se dirige vers la plage, plus il devient physiquement puissant. C’est ainsi que l’énergie Ki crée continuellement le monde des éléments physique.

Le Ki est également l’esprit et l’essence du monde matériel. Comme l’eau augmente de volume lorsqu’elle gèle, le monde manifesté est un état gelé et dilaté de l’énergie ki. Cet état semble solide, mais, en réalité, il n’est que vacuité. La transformation du ki dans la forme vient avant tout du travail de la dimension O, le ki de l’eau. Là où il a de l’eau, la vie et la nature fleurissent. La dimension O crée et préserve la santé physique. Cette santé permettant alors au fil de la volonté (I) de donner la vitalité. Lorsqu’elles perdent le ki de l’eau, ce qui vient d’un excès d’énergie feu (E), les formes de la vie se contractent et meurent : leur force de vie (I) retourne à la dimension U, leur origine.

Il existe à l’intérieur du cerveau le même type d’interaction entre les dimensions voyelle ; cette interaction donne naissance à la conscience individuelle. L’instinct ou la mémoire (le O) soutiennent le discernement et la pensée créatrice (E) ainsi que la perception intuitive (I). La dimension I est la corde qui relie les éléments de l’âme et ceux de l’esprit Tama. La dimension E favorise la croissance spirituelle.

En termes philosophiques, le principe universel s’exprime par le yin et le yang. L’équilibre de la dynamique yin/yang peut être compris par le Kototama. Le O, symbolisé par l’eau, coule vers le bas et crée le monde matériel (gelé). Le O ressent grandeur et pouvoir (sang) mais aussi flexibilité, douceur et grâce (yin). I est le facteur principal de l’équilibre et de la stabilité. La contraction (yang) de son énergie crée I ’intuition et la sensibilité (yin). E est une énergie plus éthérique, plus mentale, (yin) mais extrêmement active et source de la chaleur (yang). A est la plus détendue, la plus expansive (yin) des énergies. Elle fait naître une nouvelle Vie et une nouvelle manifestation (yang). U est l’énergie la plus équilibrée.

AMATSU IWASAKA

Les dix-sept premiers Sons du Kototama sont antérieurs. Ils sont l’Amatsu Iwasaka, le fondement de la condition spirituelle humaine. Considérés séparément, ils n’ont pas d’existence réelle. Réunis, ils sont Interprétés comme l’ordre universel, « michi », la mission divine que doivent remplir les êtres humains. Dans le classique chinois de la divination, le Yi-Ching, ce monde antérieur est appelé « Sen Ten » – avant le ciel. Il est décrit comme quatre paires de facteurs opposés, représentés en trigramme dans I ’arrangement de Fu-Hsi.

17 sons d'Amatsu Iwasaka

Les 17 sons d’Amatsu Iwasaka

Tant que notre substance réelle (la dimension I) ne s’est pas réalisée, l’existence individuelle est vide. Le Zen appelle cet état de conscience « Une femme de pierre qui donne naissance à un enfant pendant la nuit. » En d’autres termes, jusqu’à cette réalisation, nous sommes vides de toutes les caractéristiques de notre vraie nature. Par l’accomplissement d’Amatsu Iwasaka, l’esprit humain, Dieu devient conscient de lui-même et commence à créer. Cette création commence par ce que Lao-Tseu appelle « Myo », le triple mystère du nom divin. L’esprit subjectif (A, U, E, O) et la réalité objective (Wa. Wu. We, Wo) sont alors unis par le pont flottant de la volonté. Notre conscience devient verticale, (I, Wi) le ciel et la terre s’unissent ; il en naît les enfants-sons, les trente-deux vibrations qui sous-tendent toutes les manifestations. C’est de cette façon que la conscience humaine distincte commence.

trente-deux-enfants-sons

Ueshiba sensei décrivait le Kototama dans des termes de sa propre expérience :

« Le Kototama n’est pas seulement le son de la voix humaine. Il est le sang rouge dans votre Hara, bouillonnant de vie. Lorsque je chante les sons A O U E I, les dieux qui remplissent les fonctions de ces Kototama s’assemblent autour de moi. Un véritable être humain peut accomplir ceci, et beaucoup plus encore. »

Le son inaudible du Kototama est la cause, et non l’effet de la vibration. En sanscrit le son primordial, celui qui crée la forme de l’univers, se prononce AUM. Il est la manifestation de la force omnipotente. Pour les Chrétiens, ce son est « Amen ». Le Shintô l’appelle « AUM no kokyu » et le représente par deux lions, assis de chaque côté de l’entrée (torii) du temple Shintô.

Le lion assis du côté gauche du torii – pour l’observateur, le côté droit – a la bouche ouverte ; il évoque l’expansion infinie (A), l’énergie de spiritualisation (yang). Le lion assis à la droite du torii a la bouche fermée et désigne le monde manifesté (yin) porteur de la conscience universelle (Umn). Selon les mots d’Ueshiha-sensei :

« L ‘univers commence avec le son – Aaaaa Ooooo – et s’achève avec le son Uuuuu. Le monde relatif-réfléchi – manifeste l’image-miroir du ciel, le monde invisible de la conscience ».

Le bouddhisme ésotérique appelle ce son HAUM – le sixième élément, la conscience elle-même. H est la cause sans cause, le créé à l’origine. A est le premier à contraster tous les autres et il est donc considéré comme un être relatif. U est le non-créé originel, le vide éternel, au-delà de la relativité, qui jamais ne croit ni ne décroît. AUM est la forme abrégée de A I E O U M N ce qui constitue le paradis originel.

L’instinct, le début de la conscience, est appelé Omou. O-sensei le nommait « début de la danse des dieux », Kagura Mai. Dans la tradition hindoue, il est connu comme le son originel, AUM.

Parce que le langage découle de la perception humaine du Kototama, la sagesse intuitive des anciens peut être retrouvée dans toutes les langues. En japonais, « vie » se dit « mikoto. » Ce mot désigne également les déités qui se manifestent sous forme humaine. Mikoto est la manifestation de makoto (esprit véritable). Ha est une « vague » ou « vibration. » Koto est « mot » mais son kototama individuel exprime la signification d' »invisible, super­ rapide, vibration sous forme de vagues lumineuses. » Tama signifie esprit.

Dans les civilisations orientées vers la matière, les sons purs du kototama s’alourdissent. Les sons Ko et To deviennent Go et Do. Koto devient G – ou Dieu, (en anglais, God).

Masahisa Goi, fondateur de la « Prière Mondiale pour un Mouvement vers la Paix, » et ami proche d’Ueshiba-sensei, écrivit dans son livre « Dieu et Homme »: « Lorsque Naobi, l’esprit direct, entre en activité, il en émane des vagues d’une lumière composée de différentes hautes fréquences. Elles créent l’esprit divin et également notre esprit individuel (bunrei.)

Grâce à quelle lumière voyons-nous la nuit, les images de nos rêves ? Grâce à celle de la vie et de la conscience. Cette lumière est le feu du buisson ardent qui s’adressa à Moïse, celle qui a accompagné beaucoup des expériences de l’illumination dont nous parle l’histoire. Que nous évoquions Dieu comme une lumière, un son, ou comme l’énergie de la vie, il s’agit de l’expression du kototama, de la lumière qui émane de la conscience de l’observateur. Nos perceptions étant limitées par nos sens, nous expérimentons la lumière et l’obscurité. Dans la quatrième dimension, celle de l’esprit, il n’y aurait que lumière.

Chacun de nos sens possède un équivalent spirituel. A la vue correspond par exemple la vision spirituelle – la lumière de l’amour et de la compassion divine. L’ouïe correspond à la stabilité de l’esprit – intuition et volonté, le toucher est en relation directe avec la nature – esprit instinctif.

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Sens dans la quatrième dimension

Le Kototama, l’esprit du son, est le pouvoir de la vie et de la conscience. C’est le pouvoir par lequel l’individu crée son corps et vient au monde, également celui qui nous permet de saisir le sens de l’existence. Le kanji pour « son » révèle la nature et la fonction de cette énergie spirituelle.

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Stabiliser l’esprit

Le kanji pour « son » se lit « OM, » équivalent chinois de AUM. Il est com­posé du kanji qui signifie « établir » ou « être debout » (tatsu) qui se réfère aux cycles du champ électromagnétique de la vie, et du kanji du « soleil » qui décrit également la quatrième dimension, monde de l’esprit.

Om_son primaireOm, son primaire

La signification qui en résulte est « ce qui établit l’esprit et l’âme.  » Plus notre discernement intuitif se perfectionne, plus nous sommes guidés par notre propre champ d’énergie et plus notre corps et notre esprit sont droits. Notre posture s’améliore, ainsi que notre sens moral. La dimension E du dis­cernement s’élève pour se fondre avec notre origine spirituelle, la volonté-vie. Le yoga appelle ce phénomène  » feu de la kundalini. » Le corps se détend, devient plus droit, naturellement porté par les hanches. Pour parler d’un maître d’armes le budo emploie les mots « tatsu jin, » littéralement : « celui qui se tient droit. » Le poète Walt Whitman parlait ainsi de cette phra­se : « Sûr, absolument sûr… plombé dans le vertical, bien entrelacé, amarré à la poutre… Moi et ce mystère, nous sommes debout amarrés à la poutre ».

Lorsque nous sommes debout, physiquement et spirituellement, notre tour de contrôle spirituelle, (instinctive) le kototama Si, entre en activité. Si est l’ato­me spirituel de la conscience du monde. Il est le pouvoir d’autoréalisation et régit tous les processus supérieurs de l’intuition. Il est la vitesse absolue (ou l’arrêt) de l’énergie, la déité cachée dans le vide. Le principe – Ri – focalise cet atome spirituel, ce qui lui donne son efficacité. Il se manifeste alors com­me raison pure. Si s’exprime par « tsukasatoru, » « contrôler » ou « prendre soin de. » Ce kototama explique la fonction de l’atome spirituel. En utilisant la tour de contrôle du Si comme centre de gravité, la conscience tourne en spirale vers sa réalisation. L’individu peut ne pas se rendre compte de son désir de connaître la nature de la réalité, mais le flot créatif et impétueux de la force de vie désire manifester sa perfection. Aussi longtemps que le corps et l’esprit sont en bonne santé, il continue à chercher une nouvelle expression. Le désir de connaissance est le quatrième instinct, que seul possède l’être humain. Il vient de la capacité que possède l’humain d’utiliser le kototama comme langage.

Les quatre premiers instincts (désir de nourriture, sexualité, satisfaction émotionnelle et soif de connaissance) ressemblent au flux des vagues de l’océan, qui attire tout vers lui. Le cinquième instinct est l’intuition, l’arrivée de la vague sur le rivage. Il est le Ai, l’énergie centrifuge de la créativité, de la sagesse, et de la compassion, lancée vers les rives de l’humanité. C’est le monde de l’esprit, la quatrième dimension. On l’appelle kokoro.

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Atome spirituel

La volonté-vie est la cinquième dimension, qui unit toutes les oppositions. Elle est l’axe du principe du kototama ; on l’appelle « futomani. » Futo exprime le nombre vingt, la rébellion du kototama yang (le subjectif) contre le kototama yin (l’objectif). Mani a le même sens que le mot « manne, » qui évoque le kototama. « Manne » est resté un terme religieux. La manne avec laquelle Moïse a nourri son peuple n’était pas du pain sans levain, mais la sagesse de l’ordre universel. L’équivalent japonais du mot manne est « mochi, »qui signifie gâteau de riz. La mythologie japonaise nous dit que lors des époques difficiles le mochi (la sagesse abondante) pousse sur les arbres.

Les samouraïs croyaient qu’un mauvais usage des mots vole à l’homme sa jeunesse et sa vitalité. Jésus disait également « Par vos mots vous serez justifiés, et par vos mots vous serez condamnés.  » Puis : « II est écrit que l’homme ne doit pas vivre seulement de pain, mais de chacun des mots qui sortent de la bouche de Dieu. »

Nous pouvons comprendre « les mots qui sortent de la bouche de Dieu » comme l’ordre universel ou la conscience cosmique. Tout ce qui afflue à travers nous, notre vie elle-même, est amour divin. Nous utilisons cette énergie divine en mettant en œuvre les roues de la création et en créant ainsi des changements, positifs ou négatifs à la fois. Mais le kototama lui-même garde son intégrité et sa plénitude : il ne change jamais. Si le champ de ki individuel se conforme à cet ordre et à cette perfection universelle, l’individu est sage, heureux et en bonne santé. O-sensei exprimait ceci ainsi :

Quand la société humaine devient l’image-miroir de la loi universelle, l’écho immédiat de la voix de Dieu, le manifeste sur la constitution du paradis.

Le sens de la vie humaine est de créer un monde de santé, de bonheur, de paix et de prospérité. Les anciens sages enseignaient que seule l’élimination des pensées dualistes et des oppositions ouvrait l’accès à la connaissance. « Lorsque vous ferez que l’intérieur soit comme l’extérieur et ce qui est au-dessus comme ce qui en-dessous, vous transformerez le deux en un… et vous entrerez dans le royaume. » Lorsqu’il n’y existe plus de différence entre l’extérieur (la forme) et l’intérieur (la sensation) nous manifestons le principe aïki sans avoir à ne faire aucun effort.

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 Constitution du paradis

L’humanité est enracinée à la fois dans le ciel (l’esprit) et la terre (corps). En unissant le ciel et la terre par la mise en œuvre d’une conscience verticale ou par l’éveil, nous continuons à nous mouvoir horizontalement sur la terre, mais nous créons une société humaine fondée sur le principe ciel. Cette unification est « Wa » (paix ou harmonie), « Un » (porter ou donner un corps). Elle manifeste sur terre l’harmonie universelle.

Extrait de « A la source spirituelle de l’aïkido – Le Kototama » de William Gleason aux éditions Guy Trédaniel.