Le kototama est la source de toute vie et de toute création. Il est l’énergie fondamentale et indivisible de l’univers, créatrice des formes et des fonctions de l’esprit universel, (le ki) et donc de la constitution spiri­tuelle de l’être humain. Les cinq voyelles A, E, I, O, U, ou sons-mères, sont les dimensions apriori de l’univers ; elles précèdent les vibrations et les sons audibles. Les huit consonnes Hi, Ni, Si, Ri, Ti, Yi, Ki, Mi, ou rythmes-pères, sont les rythmes du yin et du yang, le point d’où naissent la polarité et la vibration. En se combinant, les sons-mère et les sons-père créent les vibrations qui se cachent derrière toute manifestation. Cette combinaison, c’est le langage des sphères : la conscience elle-même, la réalité immuable cachée derrière le changement, le commencement sans commencement. Cette réalité n’est pas soumise au temps et à l’espace ; elle se trouve toujours « ici et mainte­nant » et elle est ce qui est le plus proche de nous, c’est-à-dire nous-mêmes. Elle imprègne le monde de la forme et nous immerge dans l’océan de l’in­fini. La mère infinie est constamment enceinte du monde de la forme. Selon le Shinto, son kototama est « shin rei kai, » – le monde spirituel divin, le royaume des dieux.

Dans nombre de cultures, les mots sont traditionnellement considérés comme sacrés, et la manière dont ils sont utilisés comme capable de créer ou de détruire le pouvoir spirituel ou la force du caractère de l’individu. C’était le cas du Japon.  » Manoyoshu, » le classique littéraire japonais, appelle le Japon « Kototama no sakiwau kuni, » le pays ou fleurit l’âme du langage. Il a aussi été nommé « Koto âge no shinai kuni, » le pays où l’on n’utilise pas les mots pour discuter ou se quereller. Les Japonais ne remet­tent que rarement en question l’existence de l’esprit divin. Comme, dans mon cœur, je ressens de l’amour, de la gratitude et de la vertu, la divinité existe. Ce sentiment imprègne si profondément l’âme du Japon que, même aujourd’hui, les Japonais n’ont que peu de goût pour les explications détaillées. Le kototama est la source de toute vie et de toute création. Les pratiques traditionnelles sont toujours enseignées par des exemples, plutôt que par le moyen des mots ou de la logique. Le kototama n’existe qu’à travers son expression, c’est-à-dire les formes et les fonctions du monde relatif et les sensations que ce monde provoque. Chaque kototama, prononcé, pensé, ou exprimé par le mouvement, nous influence à la fois physiquement et spirituellement. Les religions recher­chent le pouvoir du kototama à travers le chant et la prière. Considérer le mouvement comme esprit et conscience, et l’étudier sous cet angle, c’est également étudier le kototama.

Les êtres humains peuvent utiliser le kototama pour penser et parler ; cet­te faculté nous ouvre l’accès à la liberté absolue. Si nous ne mettons pas cet immense potentiel en œuvre, nous gâchons la plupart de nos efforts, et ce que nous créons ne possède que rarement une véritable valeur. Les êtres humains n’ont pas inventé le langage. Le langage des sphères – le kototama – a créé l’être humain et est devenu une faculté humaine. Quelques soient les œuvres que nous puissions porter au crédit de l’humanité, celle-ci continue à recevoir – à être « ukemi » – la vie.

Les chercheurs essayent de découvrir les origines de la conscience. Pour ce faire, ils utilisent cette conscience. Sans le kototama, la faculté d’abs­traction et la créativité nécessaires à cette recherche n’existeraient pas. Les animaux ont leurs cris et leurs sons – otodama : esprit du son – mais sont incapables d’utiliser le kototama pour diriger leur conscience ; ils ne peu­vent donc contrôler leur propre destinée spirituelle. Ses capacités de juge­ment et son langage déterminant  la qualité d’une société, les progrès de l’hu­manité dépendent de l’évolution de son intelligence intuitive et du langage qui lui permet de s’exprimer.

Extrait de « A la source spirituelle de l’aïkido – Le Kototama » de William Gleason aux éditions Guy Trédaniel.