Les six consciences

Dans le cycle initial du dharma, celui du petit véhicule, le Bouddha a décrit six sortes de consciences. Les cinq premières sont les consciences sensorielles, liées aux cinq facultés sensorielles des organes des sens : la conscience visuelle (l’organe correspondant étant désigné de façon simplifiée par : l’œil), la conscience auditive (oreille), la conscience olfactive (nez), la conscience gustative (langue) et la conscience tactile (corps entier). Elles perçoivent les objets extérieurs : les formes, les sons, les odeurs, les saveurs et le champ du tangible. Elles les perçoivent directement, sans leur ajouter de discrimination conceptuelle telle que : « bon » ou « mauvais », « agréable » ou « désagréable », etc. Ce sont des consciences non conceptuelles de perception directe.

La conscience mentale, la sixième, est connectée aux cinq consciences sensorielles. L’épistémologie bouddhiste la définit comme conceptuelle. C’est elle, en effet, qui détermine qu’une perception visuelle, par exemple, est plaisante ou déplaisante, qu’un objet est grand ou petit … Ainsi, tout d’abord, quelque chose est perçu, grâce à la faculté visuelle de l’œil, par la conscience visuelle. Puis cette perception visuelle est appréhendée par la conscience mentale, qui conceptualise : « C’est plaisant » ou « C’est grand », etc., classant les choses en catégories. Bien entendu, les quatre autres consciences sensorielles donnent lieu à des conceptualisations similaires de la sixième conscience.  Celle-ci n’a pas la capacité de perception directe. Si nous voyons une cloche, la conscience visuelle en génère une image visuelle, mais n’appréhende pas l’appellation « cloche », ni ses caractéristiques ; en revanche, la conscience mentale conçoit une image non pas visuelle mais mentale de la cloche et s’appuie sur le concept de cloche ainsi que sur ses caractéristiques. La conscience visuelle ne voit qu’un côté d’une porte, alors que la conscience mentale associe de nombreux précédents de perception d’une porte, ce qui lui permet de concevoir les images mentales des deux côtés, intérieur et extérieur. Les cinq consciences sensorielles extraverties sont comme un muet dont la vue est intacte ; il voit toutes sortes de choses, mais ne peut les décrire. À l’inverse, on compare la conscience mentale à un aveugle qui possède la faculté de parler ; il est capable de décrire les choses, pas de les percevoir directement.

L’enseignement du Bouddha sur les six consciences a constitué, à l’époque, une réfutation de certaines doctrines prébouddhiques postulant l’existence d’une seule et unique conscience. Ces théories non bouddhistes maintenaient que, même s’il semble qu’il y en ait plusieurs, tel n’était pas le cas. Elles donnaient l’exemple d’un singe dans une maison à six fenêtres. L’animal regarde tantôt par la fenêtre et, tantôt par la fenêtre nord, tantôt par la fenêtre ouest et ainsi de suite. Un observateur placé à l’extérieur pourrait croire qu’il y a six singes à l’intérieur bien qu’il n’y en ait qu’un. Cette illustration était censée montrer qu’une seule conscience est capable de traiter de l’information provenant des facultés sensorielles et de la faculté mentale.

Le Bouddha a donc présenté une autre vue. Il a enseigné qu’il existait au contraire six consciences distinctes, chacune dotée de caractéristiques propres. Il a expliqué que s’il n’y avait qu’un seul singe à l’intérieur, au moment où il regarderait depuis la fenêtre est, par exemple, toutes les autres fenêtres seraient vides. Or, lorsque nous voyons quelque chose, nous ne devenons pas sourds. Quand nous entendons, nous ne cessons pas de voir. C’est simultanément que nous voyons, entendons, sentons … Ainsi peut-on identifier six consciences différentes.

Le Bouddha a dit que ces consciences ne sont pas des unités, mais des ensembles constitués de nombreux éléments. Lorsque nous voyons diverses couleurs – le jaune, le rouge, le blanc … ce qui perçoit n’est pas une conscience unique : il s’agit de l’association de plusieurs consciences visuelles distinctes, chacune percevant certaines couleurs ; similairement, les formes particulières des objets sont perçues par diverses consciences visuelles. Ce qui perçoit le monde sonore est une multiplicité de consciences momentanées percevant différents sons. De même, un groupe de consciences tactiles fait simultanément l’expérience de perceptions par l’intermédiaire des mains, des pieds et des autres parties du corps. La sixième, la conscience mentale, est composée, elle aussi, de nombreux éléments, car l’esprit a l’aptitude de concevoir une multitude de choses, telles que le passé, le présent et le futur.

On répertorie ces six consciences comme instables : elles sont momentanées (fugitives) et temporaires (occasionnelles). Une conscience visuelle, par exemple, ne s’étend pas du matin au soir. La conscience visuelle d’une forme ne surgit que pour un instant, puis cesse, immédiatement suivie d’une autre conscience visuelle instantanée. La sixième conscience est, elle aussi, composée d’une succession d’instantanés. Ainsi, les six consciences sont l’assemblage d’expériences momentanées successives. En outre, elles ont un caractère temporaire, car elles ne sont pas nécessairement présentes ; lorsque l’on ferme les yeux, par exemple, il n’y a plus de conscience visuelle percevant des objets visuels. La sixième conscience est, elle aussi, temporaire.

Les cinq consciences sensorielles ont un caractère de vive clarté. La conscience mentale possède également de la luminosité, elle perçoit son objet clairement. La septième et la huitième conscience, quant à elles, n’ont pas le même type de netteté et sont moins visibles ; alors que les six premières sont répertoriées comme instables mais dotées d’une nette clarté, les deux consciences indiquées par l’enseignement ultérieur sont répertoriées comme stables (toujours présentes, ininterrompues), mais moins nettes ou discernables.

La septième et la huitième conscience

Le Bouddha a décrit la septième et la huitième conscience dans les enseignements du deuxième cycle, ceux du grand véhicule. La septième se nomme « conscience voilée » et fonctionne en tant que saisie fondamentale du soi. C’est une conscience subtile. Elle n’a pas besoin de générer spécifiquement la pensée « Est-ce moi ? » Présente de façon latente et continue, elle appréhende un soi à tout moment, qu’il se produise une perception visuelle, auditive, gustative, olfactive ou tactile. C’est différent de ce qui se passe au niveau de la conscience mentale, où le sentiment du soi est à la fois fortement conscient et très visible. La septième conscience constitue un voile neutre. Elle est neutre, car en elle-même, elle n’est ni positive ni négative, elle ne crée ni bon ni mauvais karma. Cependant, la croyance en un soi faisant directement écran à la sagesse de la non-existence du soi, elle représente l’obstacle capital à écarter pour obtenir la libération.

La huitième conscience se nomme « conscience-base-universelle ». Elle est, de même, un aspect de la luminosité et de la connaissance toujours présentes. Quel que soit le type de perception sensorielle, cette continuité sous-jacente de conscience est là ; elle constitue la base de toutes les autres consciences.

On peut faire cette analyse en termes d’esprit principal et d’événements mentaux. De la conscience-base universelle s’élèvent cinq groupes d’événements mentaux nommés « les cinq agrégats » : les consciences, les sensations, les récognitions, les formations volitionnelles et les formes. Pour la conscience voilée, on compte neuf événements mentaux : aux cinq groupes précédents s’ajoutent la saisie du soi, l’attachement au soi, l’orgueil du soi et l’ignorance en rapport avec le soi. Les événements mentaux correspondent à des modifications, ou mouvements, de ces consciences. Lorsque l’on regarde l’esprit de manière directe et pénétrante, on peut identifier chacune d’entre elles.

Les huit consciences et la méditation

La conscience mentale est la plus importante de toutes. La conscience visuelle perçoit simplement la forme, quelle qu’elle soit, sans discriminer entre beau ou laid ; la conscience auditive entend simplement le son, quel qu’il soit, et ainsi de suite. C’est la sixième conscience qui va déterminer si l’objet perçu est beau ou laid, etc. Le fait d’accepter (accueillir favorablement) l’objet sensoriel, avec la sensation de « l’agréable », entraîne de la joie et génère des affects d’attirance, d’attachement … Le fait de le trouver déplaisant, avec la sensation du « désagréable », entraîne de la souffrance et génère des affects de répulsion, d’aversion, qui troublent et assombrissent l’esprit. Quand nous méditons, nous nous servons de la conscience mentale pour apaiser l’esprit. La méditation épure les sensations, les expériences agréables ou douloureuses d’attirance ou d’aversion. Une fois toutes les sensations dissipées, l’esprit est clair et paisible ; on demeure alors détendu dans la clarté et le calme. Un tel état de l’esprit, complètement naturel et authentique, est la sagesse ultime. À ce stade, les huit consciences sont devenues les cinq sagesses.

Extrait  du traité des 5 sagesses et des 8 consciences  –  Editions Claire Lumière.